ANOTHER SILENCE: Le thriller qui n’en est pas un

Crédit - Films Séville

ANOTHER SILENCE (Co-production France, Canada, Argentine et Brésil, 90 minutes)

Avec: Marie-Josée Croze, Ignacio Rogers, Benz Antoine, Martina Juncadella, Luis Oliva.

Réalisation: Santiago Amigorena

Dans un Toronto enneigé vit Marie (Marie-Josée Croze), une policière à qui tout réussi, et sa petite famille unie (Benz Antoine, le mari, et Aaron Parry, le fils). Le couple s’aime, le fils est facile à vivre, la carrière de l’agente se porte à merveille, surtout depuis qu’elle a réussi à coffrer un criminel argentin. Puis, tout bascule: Joshua et Nicky, les deux personnes les plus importantes pour Marie, se font brutalement assassiner. Faisant rapidement le lien avec Pablo Molina, celui qu’elle a arrêté relativement à un important traffic de drogue quelques mois plus tôt, et motivée par la vengeance, elle se lance sur les traces du coupable (Ignacio Rogers). C’est en sol sud-américain qu’elle se découvrira un courage et une force plus grands que tout.

Si tous les paysages de la région de Jujuy, dans le nord de l’Argentine, sont à couper le souffle, les scènes de ce second film de Santiago Amigorena qui le sont, elles, se comptent sur les doits d’une main. Sur une demi-main, même. C’est que la promotion entourant le long-métarge – des communiqués de presse à la bande-annonce – annonçait un thriller, mais les arguments ne manquent pas pour s’obtenir un remboursement.

Crédit - Pablo Ramos

Le problème, c’est que le scénario, co-écrit par le réalisateur, révèle très tôt l’auteur du meurtre et que dès lors qu’on le sait, on suit son histoire en parallèle. Un peu comme la série Apparences, où on a dévoilé très tôt l’intrigue pour finalement assister à la quête du personnage principal tout en sachant toujours ce qu’il découvrirait avant lui, on se demande quelle place reste-t-il au suspense, alors? À savoir si Marie tuera à son tour celui qui lui a ravi son fils et son mari? Oh, non, il n’a que 19 ans et elle découvre vite qu’il a une jeune femme et un plus jeune encore bébé. Rien à faire, il est clair depuis le départ que cette canadienne, femme d’ordre et de loi, aux valeurs familiales, croyant en l’amour, en la vie, ne se transformerait jamais en meurtrière elle-même. De son côté, l’économie de mots dans le film aurait pu servir à l’intrigue, au suspense, mais elle ne fait que renforcer l’image dure et en apparences sans émotion de l’actrice principale.

Néanmoins, les paysages, quelques scènes et les performances d’acteurs valent le détour. Comme la scène d’assassinat est immensément brutale et gratuite, elle est poignante. Et on ne sortira pas de cet état d’esprit tant que le personnage de Croze n’en sortira pas non plus. Si la première réaction de Marie à la perte de la chair de sa chair est de sortir absolument tous les jouets de Nicky pour en couvrir toute parcelle d’espace disponible dans sa chambre – pour remplir le vide -, c’est plutôt sa collègue policière, en même temps que nous, qui éclatera en sanglots devant sa détresse flagrante. Cette belle scène en dit long et réflète bien le style qu’a voulu donner Amigorena à son deuxième film: un silence qui témoigne, plutôt que des mots qui expliquent.

Crédit - Pablo Ramos

Mais malgré l’expérience de Santiago Amigorena en tant qu’écrivain, journaliste et scénariste, on retrouve dans Another Silence quelques lacunes de débutant. Par exemple, oui, il est présent, le gros cliché de se laisser aller dans l’alcool et la conquête d’un soir pour soulager sa peine. Ou encore cette certiture, cette confiance béton que rien ne pourrait ébranler, comme dans les films hollywoodiens. Marie n’a qu’un prénom en guise d’indice sur le meurtrier? C’est amplement suffisant pour partir sur le champ dans l’Hémisphère sud pour le traquer! L’ami du recherché, Pablito, souffre tant que les informations qu’il balance sont totalement incompréhensibles et qu’on se demande même s’il parle espagnol ou anglais? Pas Marie, qui a compris exactement dans quel village lointain et inconnu aller. Il y a aussi ces détails, légers, mais assez importants pour qu’on se questionne. Ne voit-on pas, dans tous les films et séries policiers – notamment dans 19-2 – qu’un flic doit justifier chaque balle manquante dans son fusil? Pas dans Another Silence. Comment une jeune femme vivant dans l’un des villages les plus reclus d’Argentine peut-elle parler couramment anglais? Et comment Marie fait-elle pour toujours avoir un pistolet avec, bien sûr, des balles? Aussi, on n’est pas dupes, on reconnaît le panneau de notre rue Rosemont, à Montréal, et non à Toronto.

Crédit - Pablo Ramos

Malgré tous ces détails dans le scénario, on pardonne à Another Silence, car il réussit tout de même à surprendre. LA scène «thriller» du film est très réussie et surprenante, elle a d’ailleurs laissé de nombreuses minutes une expression de stupeur sur mon visage. Quant aux images, malgré une caméra souvent branlante, car à l’épaule, elles sont absolument magnifiques et savent dépeindre avec justesse la misère et la pauvreté présentes en Amérique du Sud. À noter, une recherche du réalisme très présente tout au long du film. Vous avez souvent vu des longs-métrages où le sang de quelqu’un éclabousse son voisin alors qu’il est tué? C’est un élément qu’on décide souvent de ne pas représenter, mais pas ici. Vous avez souvent entendu un effet sonore quand de la neige tombe? Ah, non, ça, ce n’est pas trop réaliste.

Tant pis. Malgré tout, malgré de nombreux défauts, Another Silence présente la force et le courage sous une toute autre forme: le pardon. Cette notion qui n’a pas forcément de justification rationnelle. Cet état qui arrivera peu à peu dans le conscient de Marie, car le chemin qu’elle suit, les rencontres qu’elle fait, la font évoluer et font changer ses sentiments. Cette émotion qui, peut-être, était là dès le départ, mais qui ne devait se manifester qu’au dernier moment, pour laisser le temps à Marie de faire son deuil. Car si elle s’arrêtait un instant, elle s’arrêterait complètement. Surtout, le pardon, ce sens qui fait revenir à la vie le personnage de Marie et qui fait revenir dans la liste des bonnes performances qui marquent l’actrice Marie-Josée Croze, après le succès de Les invasions barbares, en 2003.

Another Silence est sélectionné à la 68e Mostra de Venise, dans la section «Venice Days».

Critique de l’émission du 18 avril 2012.

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