«Cosmopolis», de David Cronenberg: une révolution sans faire de bruit

Crédit photo – Alfama Films

COSMOPOLIS (108 minutes, Co-production Canada, France, Portugal et Italie)

Avec: Robert Pattinson, Paul Giamatti, Juliette Binoche, Jay Baruchel, Emily Hampshire, Sarah Gadon, Mathieu Amalric.

 Réalisation et scénario: David Cronenberg

Dans un Manhattan futuriste règne le chaos alors que le Président des États-Unis est en ville, que l’un des plus grands rappeurs de sa génération a ses funérailles nationales sur l’île et que la population se rebelle contre le capitalisme en prenant d’assaut les rues. Malgré tout, Eric Packer, multimillionnaire que rien n’arrête, veut traverser la ville dont plusieurs rues sont bloquées ou paralysées afin d’aller se faire couper les cheveux. Son barbier, complètement à l’autre bout de la ville, n’est toutefois pas la seule personne que le jeune homme ne daigne rencontrer. Entre son médecin qui lui fait son examen complet quotidien et ses employés qui viennent lui faire des comptes-rendus de la montée d’une monnaie dont il avait prédit la chute, Packer accueille dans sa luxueuse limousine à la fine pointe de la technologie ses différentes maîtresses. Toujours bien posté dans son siège de cuir dont les appuie-bras affichent en continu les chiffres de la Bourse, le multimillionnaire ne sort que pour courir entre les librairies et les restaurants, à la recherche de sa jeune femme qui se refuse obstinément à lui, malgré ses efforts évidents et son corps athlétique dont en rêveraient plusieurs. Il profite donc des plaisirs de la chair avec d’autres, car le temps file, et le nébuleux organisme qu’est le «Complex» l’a dit: une menace de mort officielle pèse sur la tête d’Eric Packer.

Crédit photo – Alfama Films

Voilà l’univers contemporain qu’a imaginé le romancier américain Don DeLillo, qui produit plus souvent qu’autrement des oeuvres qualifiées d’inadaptables au cinéma. C’est donc défi relevé pour le canadien David Cronenberg, qui a su dépeindre avec justesse les révoltes populaires mises sur papier par DeLillo et inspirées par ce que prédisait Marx dans Capital. En relisant l’oeuvre, Cronenberg a réalisé que le capitalisme est impossible à détrôner et que les révolutions ne servent qu’à envoyer un message d’inclusion. Les gens veulent faire partie du mouvement, ils veulent être riches eux aussi. Voilà pourquoi, dans Cosmopolis, ils balancent à la fenêtre de Packer des rats géants, les yeux en «X». Le pouvoir de l’argent est mort, la monnaie d’échange est maintenant de la vermine. C’est un peu compliqué, tout ça. Et un peu surréaliste.

Oui, voilà le principal problème du film: beaucoup de scènes tournent au ridicule, sans que ça n’en soit le but, alors que le personnage principal en recherche toujours davantage, autant physiquement qu’intellectuellement. Malgré beaucoup d’humour et de phrases franches qu‘on apprécie, on assiste par exemple aux funérailles nationales d’un rappeur interprété par K’naan, qu’on entrevoit à trois courtes reprises, dans son cercueil. Une apparition à l’écran de moins d’une minute pour le chanteur canadien. Idem pour les nombreux personnages qui vont et qui viennent dans la limousine-cercueil de Packer sans qu’on ne les revoit jamais, parmi lesquels des acteurs de renom tels Jay Baruchel et Juliette Binoche, qui ne jouissent que de trois ou quatre minutes chacun. Le son parfois mal calibré ajoute également au ridicule de certaines situations ou scènes, alors qu’un café bondé donne l’impression d’être dans un salon intime et qu’une limousine entourée de citoyens en colère qui vont même jusqu’à embarquer sur la carlingue n’offre à nos oreilles que quelques «bang» ou «boum» étouffés. Si le jeune homme déclare à un certain moment que sa limousine est «proustée», c’est-à-dire insonorisée comme la chambre de Proust, avec du liège, il avoue également que cela ne fonctionne pas, car, dans la vie, il y a du bruit. Beaucoup de bruit et ce, partout et à tout moment. Voilà donc ce que l’on devrait entendre, alors que les manifestants gribouillent sur la voiture de luxe avec des cannettes de peintures, qu’ils cognent aux fenêtres et scandent des slogans de révolution. On devrait aussi entendre les gens discuter, au restaurant, ou les bruits d’ustensiles alors qu’ils mangent ou ceux du café couler dans les nombreuses tasses. Mais Cronenberg signe ici un film tout en parole, laissant de côté l’ambiance.

Crédit photo – Alfama Films

Ce sont en effet énormément de dialogues qui meublent Cosmopolis, rendant le long-métrage presque un exercice de style, un essai philosophique cinématographique. Le personnage principal est sans cesse en quête de vérité, de savoir. Avec les individus qui croisent – ou partagent, dans sa limousine – sa route, il discutera de capitalisme, du pouvoir de l’argent, de technologie, de théories et pratiques, du vrai, du faux et de la direction que prend le monde. Il se questionnera, il tentera de prédire l’avenir, il analysera, et nous, on se perdra et on décrochera. C’est que les sujets riches, les dialogues profonds et les réflexions complexes sont très nombreux et, bien qu’intéressants, car souvent différents des banales discussions de notre vie quotidienne, ils pourraient sembler trop longs pour certains.

Crédit photo – Alfama Films

Pourtant, on tombe tout de même sous le charme de Cosmopolis, ne serait-ce que pour Robert Pattinson, qui réussit totalement à faire oublier le rôle de vampire qui l’a rendu si célèbre. Son personnage, plutôt froid, donne l’occasion à son interprète de quelques fois se surpasser et d’offrir une performance d’une rare richesse. On est également soulevés par la performance de Paul Giamatti en déprimé désaxé. Celui qui n’a plus aucune confiance en ce que pourrait lui réserver la vie veut en finir avec la vie de son ancien employeur, Eric Packer, mais ça ne se fera pas si facilement. Habile avec les mots, le personnage de Pattinson rencontrera celui de Giamatti et des scènes d’une qualité exceptionnelle s’offriront alors à nous, mêlant le génie d’acteur d’un expérimenté et d’un jeune au sommet de sa gloire, mais aussi l’intensité dramatique des deux regards bleutés. Sans oublier Binoche et Baruchel, de qui on aurait aimé en voir davantage, il va sans dire que les performances d’acteur sont la force de ce film qui, de toute façon, repose sur elles.

Crédit photo – Alfama Films

Il ne faut pas s’attendre à un film d’action en allant voir le dernier Cronenberg, mais on comprend aisément sa place en sélection officielle à Cannes. Cruel d’actualité – en ce qui concerne le Québec, du moins -, mais aussi animé d’un futurisme réaliste et divertissant, Cosmopolis prendra l’affiche partout au Québec le 8 juin 2012.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s