Lettre à Vincent Guzzo

guzzoMonsieur Guzzo,

Je dois être au moins la millième à répondre à vos propos. Aujourd’hui, j’ai dit dans mon émission de radio que je ne comprenais pas pourquoi vous aviez encore une tribune pour vous exprimer et dire de telles énormités. J’y suis allée un peu fort quand même. Vous avez le droit de vous exprimer. C’est juste que je ne comprends pas, comment, en tant qu’exploitant de salles de cinéma, vous pouvez dire de telles énormités sur le cinéma et principalement sur le cinéma québécois.

L’automne dernier, vous avez dit qu’il était temps qu’on commence à faire « des films que le monde veut voir » et non seulement des films « lamentards ». La semaine dernière, vous avez répété ça à l’émission Les francs-tireurs, ajoutant que les gens vont au cinéma pour se divertir, se distraire et non pour « aller à l’université en allant au cinéma et voir des films sur une guerre qu’il y a quelque part à l’autre bout du monde ». Vous rendez vous compte de ce que vous dites? Parce qu’en fait, si je vous suis bien, il ne faudrait que faire des comédies grand public, dans lesquelles on retrouve idéalement des courses de voiture et des explosions, tout en restant fermés sur le monde parce que les guerres là-bas quelque part, c’est trop déprimant?

Vous citez Séraphin comme un film québécois qui a très bien fonctionné. Séraphin… c’est pas trop drôle comme film, ça, non? Mais bon, je vous comprends un peu quand même. C’est sûr qu’une maison qui explose, comme dans Bon Cop Bad Cop c’est plus drôle et divertissant que l’explosion d’un autobus rempli d’enfants (Incendies), mais le cinéma c’est aussi ça. Le cinéma est aussi une représentation de notre réalité.

Au moins vous semblez comprendre qu’un film d’auteur à la base peut quand même bien fonctionner en salles. C’est juste que Les Misérables et Life of Pi, ce ne sont pas vraiment des films d’auteur. Bon Cop Bad Cop non plus. Incendies, oui, par contre. Incendies n’a peut-être pas obtenu les 6 millions de dollars au box office recueilli par Les Boys. Mais 3 millions, pour un film « lamentard qui parle d’une guerre quelque part à l’autre bout du monde », c’est quand même pas si mal, non? En plus, on apprend quelque chose en le voyant. Quelque chose de probablement plus marquant que la dureté du mental que nous vante le personnage de Marc Messier dans Les boys. Ce qui est magnifique c’est que des films d’auteur, il y en a aussi aux Etats-Unis. Broken Flowers, de Jim Jarmush, avez-vous déjà vu ça? Possible que non. Un plus récent alors. Like Crazy? Ah non, ça n’a pas joué dans vos salles. Bon film par contre, passé peut-être un peu inaperçu malgré un passage remarqué à Sundance. Dans la même veine, (500) Days of Summer? 32 millions de recettes au box office, c’est pas pire, ça quand même? Bon, c’est pas The Avengers, c’est sûr. Mais bon, 32 millions, c’est à peine 10 millions de moins que The Artist, gagnant de l’Oscar du meilleur film l’année dernière. Un film muet et en noir et blanc! On est loin de l’explosion et de la course de chars là… Par contre, c’est presque le double de The Hurt Locker il y a trois ans. C’est sûr que ça parle d’une guerre quelque part loin, mais il doit y avoir de l’explosion quand même là-dedans.

Je pense que vous avez compris. De toute façon, je ne suis pas exploitante de salle. Vous devez quand même mieux savoir que moi quoi mettre dans vos salles. Parce qu’en fait, il y a deux débats à avoir. Ce que vous choisissez de mettre dans vos salles en disant que vous « pensez que [vos] clients vont aimer ça », dans le fond, ça vous regarde. Moi, je peux aller ailleurs.

Ce qui me désole le plus, c’est que vous vous dites déçu de la nomination de Rebelle aux Oscar, parce que le film étant déjà sorti depuis longtemps en DVD, les exploitants de salle ne pourront pas profiter de cette soudaine popularité. Hé boy. Est-ce que pour vous l’art n’est qu’un divertissement? Comprenez-vous que c’est quand même ce qu’on appelle un art… quand un film gagne des prix, c’est pour ses qualités, pas pour l’argent qu’il a rapporté au box office. Vous rendez-vous compte aussi qu’en faisant voyager ainsi nos films, nous mettons un peu le Québec sur la map? C’est ce qui fait que lorsque j’ai rencontré Olivier Nakache l’année dernière, j’ai eu une très intéressante discussion sur le cinéma québécois avec lui. Olivier Nakache, français, co-réalisateur d’Intouchables. Un immense succès critique et commercial. Pas d’explosions, pas de courses de voitures, mais bon, une comédie, quand même. Bref, l’année dernière, j’ai rencontré Olivier Nakache pour une entrevue. Wow. Déjà, j’étais un peu impressionnée. Ensuite, il m’a dit adorer le cinéma québécois. Il a tout vu. Le populaire comme le moins populaire. Leila Albayaty, réalisatrice belge m’a aussi dit adorer les films de Xavier Dolan. Je sais pas si vous avez vu J’ai tué ma mère, mais c’est probablement un film que vous qualifieriez de lamentard.

Depuis les dernières années, le cinéma québécois voyage. Il est reconnu dans le monde entier. Et ça, c’est généralement grâce à Denis Villeneuve, Xavier Dolan, Denis Côté, Kim Nguyen, … et ça, c’est un beau progrès.

L’année 2012 n’a pas été faste pour le cinéma québécois. La pire année depuis 2000. C’est plate, mais ça arrive. Cette année, les gens sont descendus dans la rue, ils sont moins allés au cinéma. Que voulez-vous. On va se reprendre. En attendant, c’est juste triste que les exploitants de salle de cinéma trouvent que des films comme Camion, de Rafaël Ouellet, n’ont pas leur place dans notre cinéma. Surtout que Camion, c’est peut-être triste, mais je suis pas mal certaine qu ça aurait parlé à bien des hommes à travers le Québec. Pas juste à des intellectuels universitaires de gauche.

Sur ce, monsieur Guzzo, je m’arrête parce que c’est certainement un débat sans fin. Vous voyez le cinéma avec vos yeux d’homme d’affaire alors que je le vois comme un art. Un divertissement, oui, mais aussi un art. Et n’oubliez pas que si certains vont au cinéma que pour se divertir, il y aussi un public pour les films d’auteur. Les vrais.

Je vous dis également qu’il me fera plaisir de ne plus mettre les pieds dans un de vos cinémas. Je peux trouver les films qui me conviennent ailleurs.

Camille Masbourian

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